Récit/photos

teaser du film

Notre périple devait commencer à Nellim, à l’est de la Finlande et s’achever à Narvik en Norvège. Il devait commencer par la traversée du grand lac Inari. Commencer par un itinéraire plat pour nous rôder à l’exercice ski/pulka, par des étapes calibrées aboutissant chaque soir à une cabane pour nous éviter de camper dès le début. C’était sans compter le « retard » de l’hiver…
« En quelques années la Laponie a perdu presque deux mois d’hiver « nous dit Augustin, un jeune français installé près d’Ivalo chez lequel nous avons passé nos deux premiers jours.
« Certaines zones du lac Inari ne sont pas encore gelées, c’est trop dangereux. » Le bureau des forêts d’Ivalo le confirme. La femme qui nous reçoit est perplexe devant notre projet.
« Je ne vous conseille pas de traverser les lacs et les rivières, il est très tôt, la glace est instable  » nous dit-elle. Son inquiétude est telle qu’elle nous offre l’objet peut-être le plus précieux pour tout pêcheur et autres aventuriers des lacs, un double pic à glace relié par une cordelette à porter autour du cou, indispensable pour se hisser hors d’un trou d’eau en cas de chute à travers la glace…

C’est ainsi que l’Imprévu frappa tout de suite à la porte de notre projet. Point de départ en douceur, nous voilà tout de suite dans le vif du sujet. Une succession de petites côtes qui nous obligent à déchausser les skis pour tirer ou pousser les pulkas chargées de 40 kg de matériel chacune.
A défaut du lac Inari, plusieurs lacs de 7 à 10 kilomètres de long sont néanmoins devant nous. Ces petits lacs sont a priori suffisamment gelés mais c’est toujours avec une appréhension que l’on se lance dans ces immensités plates et blanches. Certains passages nous clouent sur place, d’un coup les skis pèsent une tonne, impossible d’avancer. Nous sortons la pelle pour décoller les dix centimètres de neige humide collée aux skis. «L’eau parfois remonte par des fissures, faisant de grandes flaques dans lesquelles on patauge, c’est désagréable mais sans danger », ouf, heureusement qu’Augustin nous avait prévenues sinon nous aurions peut-être paniqué…

Il faut aussi accueillir notre compagne de voyage, celle avec laquelle nous allons passer six semaines: la nuit polaire.
14h, la fin des quelques heures de clarté journalière approche, le malaise grandit.
15h, on commence à basculer, le regard s’accroche à la moindre lueur, le cerveau n’est pas loin d’intimer l’ordre au corps de s’arrêter.
15h30/16h. Accepter d’être englouties par la pénombre, continuer, marcher, ne pas se précipiter sur les frontales mais au contraire, en retarder l’utilisation, laisser les yeux s’acclimater jusqu’à avoir, parfois, le tournis, tellement l’obscurité mêle terre et ciel.

Le baptême de notre arrivée en Laponie se conclut à Inari par le cadeau que nous n’attendions pas si tôt. Une aurore boréale discrète comme un clin d’oeil au dessus du lac que nous avions délaissé et qui borde la petite ville. Elle n’est pas spectaculaire, une virgule vert tendre par ci, deux traits en forme de croix par là mais la magie de la première fois opère. Nous sommes subjuguées et nous nous extasions, comme les touristes japonais, non loin de nous. L’aurore est joueuse, elle apparaît furtivement d’un côté pour réapparaître un peu plus loin, à son gré et en silence.
D’autres que nous verrons plus loin occuperont le ciel de façon plus intense. En quelques minutes nous admirerons des formes différentes se succéder ou s’enchevêtrer allant de l’énorme spirale de tornade, au rideau de lumière en passant par un trait minimaliste, comme si un peintre, indécis ou trop inspiré, jetait toute son énergie dans un tableau pour l’effacer presque immédiatement et recommencer.


Sieur Imprévu décida de rester avec nous mais peut-être devons nous lui rendre hommage. Il nous plonge dans la réalité de Kaamos qui à l’évidence n’est pas propice aux déplacements puisque même les éleveurs de rennes et leurs moto-neiges restent à la maison. Il nous ramène à la raison qui nous évite danger et efforts surhumains. Il nous recentre sur le but essentiel de notre expédition: vivre la nuit polaire.

Tant pis si l’itinéraire imaginé est malmené. Ce fut un mélange de pistes de moto-neige balisées de grandes croix de bois, certaines ayant été fréquentées d’autres non, et de routes enneigées traversant le vaste no man’s land lapon.
Nous vivons chaque instant de la nuit polaire, nous rencontrons cette étrange ambiance faite d’obscurité bien sûr, mais aussi de repli, de silence et d’immobilité. Notre notion de temps est perturbée, tout semble suspendu, comme figé par la l’épaisseur de la neige et celle de la nuit.

Nous sortons de la classique succession aube, jour, crépuscule, nuit où l’aube et le crépuscule ne sont que des instants intermédiaires fugaces. Ici ne nous enveloppent que de longs crépuscules et la nuit. Le crépuscule civil correspond aux 3 ou 4 heures de clarté que nous avons. Instinctivement, nous aurions envie de l’étirer au maximum. Le crépuscule nautique se situe juste avant et juste après. Cet entre deux nous offre les plus beaux ciels teintés de roses ou de rouge. C’est aussi le moment où tout peut être colorié en bleu. Avec un peu d’expérience et si le temps est clair, pas besoin de frontale pour se déplacer. Le crépuscule nautique du matin, annonciateur de la clarté qui va suivre, est vitalisant, nous l’accueillons avec légèreté. Celui de l’après midi engendre au début quelques angoisses. Il agit pourtant avec précaution, sans brutalité. Il prend sont temps, disons une heure, pour nous annoncer le dernier crépuscule avant la nuit, le crépuscule astronomique. Quel joli nom qui nous propulse dans les étoiles! C’est celui où il devient difficile de se déplacer sans lumière, celui, aussi où peuvent naître les aurores boréales. Privilège du voyageur de la nuit polaire: profiter du spectacle féérique des aurores, dès 16h…

Nous avons rencontré peu d’humains mais les personnes que nous avons croisées sont formelles:
«  L’hiver est plus triste à Helsinki » nous disent-elles. « La sensation d’obscurité est encore plus importante car la neige n’est pas là pour illuminer le paysage. A la place il pleut tout le temps ! »
D’ailleurs ici les gens ne compensent pas l’absence du soleil par une débauche de lumière électrique, au contraire ! Quel étonnement de voir si peu de lumière dans les maisons. Tous les foyers se parent des décorations de noël mais pas d’excès, rien de tape à l’oeil. On ne dérange pas la nuit et on n’oblige pas les yeux à un temps d’adaptation trop long entre l’intérieur et l’extérieur.

Et pour nous qui avons l’habitude de voir le jour? Est-ce pesant? Cela dépend des moments, du moral peut-être? Parfois, l’envie cruciale de lumière se fait sentir. Parfois nous enfilons le manteau de la nuit comme une quatrième couche de vêtements, pénétrant ainsi dans un cocon qui protège de tout. Nous pourrions alors marcher indéfiniment, dans un espace-temps bouleversé. La sensation d’être englouti par la pénombre et la nuit laisse peu à peu la place à celle d’être enveloppé pour finalement juste être caressé.

Nous allons jusqu’au bout des possibilités de nos pulkas à supporter une route de moins en moins enneigée. Elles butent sur les graviers jetés par les sableuses. Nous nous apercevrons bien plus tard qu’elles sont percées…Nous stoppons notre périple à Skibotn, premier fjord sur la mer de Norvège après 450 km d’efforts, de doutes, de surprises, d’adaptation et d’émerveillement.

Nous nous sommes frottées à la nuit polaire avec l’ambition de rencontrer les espaces sauvages de Laponie, ambition adaptée aux skieurs d’hiver et de début de printemps entre février et avril. Nous avons fait une rencontre encore plus vaste, celle de l’espace tout court, celle qu’offre le ciel de Laponie pendant cette saison à part qu’est Kaamos. Nous ne nous sommes déplacées ni dans la nature sauvage de Laponie, ni sur ses chemins, ni sur ses routes mais dans son ciel.

Paradoxalement, le soleil, absent, nous a rappelé constamment sa proximité. Sa lumière renvoyée par la lune visible dès 14h puis brillant dans l’épaisseur de la nuit noire, ses lueurs roses, oranges ou rouges qui teintaient les différents crépuscules, les vents solaires qui à l’entrée de la haute atmosphère, illuminaient de vert et de pourpre le ciel dans son immensité.

Oui, de ce voyage à travers la nuit polaire, nous ramenons une féérie de lumières.